
Les figures métalliques colorées de Caroline Mesquita peuplent une histoire dont chaque exposition semble ouvrir un nouveau chapitre. Leurs gestes, leurs postures et leurs échanges esquissent peu à peu un monde autonome, qui se prolonge à travers les sculptures, les vidéos et les installations immersives de l’artiste.
Dans l’ancienne école Jean Prouvé, une main monumentale nous accueille sous le préau, dès l’entrée. Placée devant un panier de basket, elle semble surprise par notre arrivée, comme saisie en pleine récréation. Le panier, à son emplacement d’origine, réveille la mémoire du lieu et rappelle que l’école est aussi faite de jeux, de récréations et de moments partagés. La main, figure du faire si chère à l’artiste, semble quant à elle désigner l’école comme un espace où les savoirs s’acquièrent aussi par le geste et l’expérience. Dans le couloir, une marqueterie représentant un gant semble faire écho à cette main. À gauche, les porte-manteaux ont gardé leur place. Le gant appartient-il à un enfant qui l’aurait accroché là avant d’entrer en classe ? On se souvient des manteaux suspendus côte à côte, des poches que l’on fouillait une dernière fois. Plus haut, une clef en marqueterie attire le regard. Elle demeure à distance, avec sa promesse d’ouvrir quelque chose.
La classe semble déjà vivre sans nous. Dès le seuil, nous éprouvons le sentiment de ne pas être tout à fait à notre place. Que venons-nous faire dans cette assemblée si joyeuse et animée ? Sur un tableau blanc de papier, des indications géométriques esquissent les formes à réaliser. Les sculptures métalliques disposées sur les tables révèlent peu à peu la nature de l’exercice : un atelier de loisirs créatifs consacré à la représentation de la figure humaine.
Installés aux pupitres d’époque dessinés par Jean Prouvé, les élèves semblent s’appliquer à reproduire la méthode inscrite au tableau. On retrouve dans leurs attitudes les gestes familiers de la classe : se pencher sur son travail, se tourner vers un voisin. Sur leurs tables, leurs créations, encore maladroites, prennent vie. Les sculptures paraissent animées, engagées dans des échanges silencieux. On éprouve presque une gêne à circuler entre elles, comme si notre présence venait troubler un moment d’intimité et que ces figures, soudain timides, s’immobilisaient. Un regard, une posture, une orientation suffisent à suggérer une relation. L’enjeu semble alors se déplacer : il réside moins dans les sculptures prises individuellement que dans les liens qui se tissent entre elles, dans ce qui se joue entre les corps, les attitudes et les présences. Sur le mur du fond, le motif d’une radio, dessiné dans une marqueterie de métal, prête à cette vie collective une dimension presque sonore. L’installation semble ainsi retenir le murmure de conversations que notre arrivée aurait interrompues.
Dans la salle suivante, des robinets laissent échapper des gouttes de laiton. On retrouve presque la sensation de l’eau froide sur les mains, tandis que revient, dans le silence, le bruit d’un robinet mal fermé. La pièce évoque à la fois un lieu destiné aux enfants et une source originelle, où la matière semble naître et se transformer. Le métal garde la forme de ce qui coule, comme arrêté juste avant de tomber. Le laiton, matériau de prédilection de l’artiste, peut être refondu, réemployé et métamorphosé. Les techniques de patine en modifient aussi l’apparence, révélant des nuances et des états de surface qui renouvellent sans cesse notre perception.
Sur les murs, ce jeu de surfaces et de couleurs donne corps aux personnages des marqueteries de laiton patiné. Leurs gestes se fixent dans l’image ; seuls ou réunis en groupes, ils semblent poursuivre leurs échanges. Non loin de là, le métal recueilli dans un seau semble attendre de prendre forme à son tour. Auprès de ces figures déjà reconnaissables, il rappelle que la matière demeure ouverte à d’autres corps, à d’autres identités. Une question se dessine alors : nous, êtres humains, sommes-nous capables de nous réinventer avec la même liberté ?
Dans le second bâtiment, la séance de cinéma semble déjà avoir commencé. Des spectateurs métalliques occupent les sièges, absorbés par la projection ; nous prenons place à leurs côtés. À l’écran, figures humaines et créatures métalliques partagent les situations et les rôles, sans qu’aucune hiérarchie ne semble s’établir entre elles. Toutes peuvent incarner un personnage et prendre part à une histoire. Les créatures de l’artiste deviennent spectatrices, actrices et, peut-être, les protagonistes de leur propre récit. Nous étions venus les regarder ; nous regardons maintenant avec elles.
Le titre Par cœur résonne entre la classe et l’écran. Il renvoie à l’apprentissage et à la mémorisation, mais aussi au cinéma, où chacun endosse un rôle et apprend à incarner une identité. Le cœur évoque également le vivant, les émotions et cette part singulière de l’expérience humaine qui échappe en partie à toute tentative de formalisation. Apprendre par cœur, jouer un rôle, donner forme à une émotion : autant de gestes qui traversent l’exposition et interrogent les frontières entre imitation, incarnation et invention.
Sommes-nous plongés dans la matrice de l’artiste, au cœur d’un univers peuplé de ses multiples personnalités ? Ses créatures semblent s’imaginer capables de se réinventer elles-mêmes, comme si leur existence pouvait désormais se poursuivre indépendamment de celle de leur créatrice. À l’heure où l’intelligence artificielle renouvelle nos interrogations sur la création et la reproduction du vivant, cette impression d’autonomie prend une résonance particulière. Pourtant, tout en elles rappelle la matière et le travail des mains. Leurs formes imparfaites, leurs silhouettes parfois hésitantes, leurs découpes et leurs oxydations leur prêtent une personnalité qui semble émerger de leurs aspérités mêmes. Nous reconnaissons une attitude, une expression, une manière de se tenir auprès des autres. Face à l’image lisse d’un monde entièrement virtualisé, leur présence demeure fragile, expressive et singulière. Ces figures nous renvoient peut-être à ce désir ancien de l’humain : reproduire son apparence et prolonger sa présence au-delà de lui-même, par la peinture, la sculpture, la photographie, le cinéma ou les images virtuelles.
Mais que reste-t-il de nous lorsque notre image devient autonome ? Et si, à force de vouloir représenter le vivant, nous avions fini par créer des figures capables, à leur tour, de nous regarder, de jouer et de se raconter leurs propres histoires ?
Œuvres exposées8
Notice
Manuela a tourné la tête. Ce peu de mouvement suffit à donner au laiton l’allure de quelqu’un. Ses longs bras retombent de part et d’autre d’un vêtement aux pans croisés ; ses jambes dorées prolongent la silhouette jusqu’au sol. Elle semble avoir interrompu sa marche pour écouter. Nous arrivons au milieu d’une scène dont nous ignorons les premiers mots.
Caroline Mesquita laisse à chaque découpe, à chaque pli, le pouvoir d’esquisser un geste. Le métal s’enroule en une tête creuse, se déploie en étoffe, se resserre au poignet. Quelques fines boucles s’échappent à l’arrière du visage absent. Ce détail presque espiègle nous retient : une grâce singulière naît de cette métamorphose, tandis que la posture esquisse une velléité de mouvement. Le corps paraît sur le point de reprendre une action que notre arrivée aurait suspendue.
« Il y a une vie des formes », écrivait Balzac dans La Peau de chagrin. Devant Manuela, ces mots trouvent une résonance particulière. Sur le buste, l’oxydation fait courir des traînées turquoise parmi les bruns. L’éclat doré affleure aux bords, s’attarde dans les creux, se prolonge le long des jambes. La lumière circule sur cette peau de laiton et en renouvelle les reflets. Manuela garde son silence. Nous voici pourtant à chercher son regard là où le métal s’ouvre sur le vide.
Notice
Hand s’élève du sol comme si un corps immense demeurait enfoui sous elle. Plus haute que le visiteur, la main dresse ses doigts et présente sa paume. Un salut, un avertissement, une demande muette ? Le geste nous est familier, mais son échelle en suspend le sens. Nous avançons vers elle avec cette hésitation qui précède parfois le premier contact.
Caroline Mesquita donne au laiton une singulière plasticité. Enroulées en cylindres, les feuilles de métal deviennent des doigts ; leurs jointures suggèrent des articulations. Des pans se croisent sur la paume, entre plis de peau et fragments d’armure. Tout paraît construit pour un mouvement encore possible. La main pourrait se refermer, retenir, protéger. L’oxydation assombrit certaines surfaces, y dépose des nuances cuivrées, tandis que la lumière s’attarde sur les arêtes dorées. Le regard parcourt ces accidents comme les lignes d’une paume dont il chercherait à lire le destin.
« What hands are here! » s’exclame Macbeth, saisi d’effroi devant ses propres mains. Cette parole trouve ici un écho dans l’inquiétante étrangeté d’un fragment du corps devenu une présence autonome. À qui appartient cette main ? Quel geste vient-elle d’accomplir ? La légère irrégularité des doigts lui prête pourtant quelque chose de vulnérable, presque de tendre. Sa paume demeure ouverte. Nous restons devant elle, dans l’intervalle fragile entre ce qui pourrait nous accueillir et ce qui pourrait nous arrêter.
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